Philippe Madec, « Vers un autre usage du monde »


Cycle « Vers une architecture de bio-logiques… »

7 février 2008

Dans mon travail, il y a une part théorique et une part pratique. J’ai toujours trouvé difficile d’illustrer mon travail théorique par mon travail pratique, mais je vois bien qu’il y aurait une certaine frustration si je ne montrais pas ce qu’on fait à l’atelier.
Ce que je vais illustrer, c’est le travail de ma génération, c’est le passage du modernisme au durable. J’ai été élève de Ciriani, et ce passage du modernisme au durable a été assez brutal, à la fin de mes études. On m’avait appris à faire du beau et de l’habitable mais on ne m’avait pas appris à faire de l’architecture. Je suis parti pendant sept ans voyager et j’ai rencontré à New York Kenneth Frampton et le régionalisme critique. C’est-à-dire comment être moderne et retourner aux sources sans faire du régionalisme ou du vernaculaire, NDT) Il donnait des outils pour dépasser l’architecture moderne, autour de quelques points d’ancrage comme le climat, le sol, l’usage, la culture etc.
Quand je suis rentré de Columbia, Michel Corajoud m’a demandé d’enseigner à l’école du paysage. Puis en 1990 j’ai enseigné le paysage à Harvard. En 1991 dans les couloirs de l’université, il y avait déjà des affiches sur le Sustainable Development…
Ma relation à la nature, à une nature instrumentée à la technique, chez moi, c’est un héritage de mon père ostréiculteur et de mon grand-père meunier, qui avait un moulin autonome.

Philippe Madec a égrené différents projets de son atelier en les commentant :

Dans mes premiers travaux à Plouraix-les-morlaix en 1991 j’ai retrouvé la question du ciel mais surtout un travail pour les gens et avec les gens. Il est important de trouver les bases d’un accord pérenne et l’environnement c’est une de ces bases, l’usage et le quotidien en sont d’autres. Le quotidien, ce n’est pas la somme des gestes qu’on fait, c’est pourquoi on les fait, et cela introduit les autres. Pour la mairie on a utilisé de la pierre. L’objectif c’est toujours de trouver un accord dans un lieu avec la matière, et d’en disposer avec bienveillance, c’est important la façon dont on la dispose aussi.
Mes interventions s’installent dans le temps. L’enjeu n’est plus de savoir qui a l’autorité mais ce qui fait autorité. L’autorité naît du partage, il faut se reporter à ce qu’a écrit Hannah Arendt sur ce sujet. On arrive au projet qui fait autorité parce que c’est la somme des accords.
Ce que K. Frampton m’a appris, on le voit dans ces logements sociaux à Paris dans le XXe en 1996, avec la fenêtre verticale, l’attique en retrait en zinc, les volets. Il y a une continuité des modernes vers le durable par cette compréhension que le régionalisme critique apporte.
L’enjeu n’est pas de faire du vernaculaire mais de montrer comment les choses s’additionnent.
Quand il n’y a pas de demande HQE nous nous faisons les réponses comme ce concours perdu de Chevilly Larue où tout le parti est déterminé par la prise en compte de la ligne haute tension qui passait sur le terrain.
Pour moi, il n’y a pas de petits projets. Par exemple ce château d’eau qui fonctionne sans pompe et sans entretien.
Certains disent que l’architecture environnementale ne doit pas se voir, mais alors qu’est-ce qu’on fait quand l’environnement est nul ? Il y a toute une possibilité d’invention à partir des enjeux du développement durable.

Nous avons fait une recherche que nous avons intitulée « Esthétique et qualité environnementale » : La HQE a été un événement qui a fait en sorte que le milieu s’investisse mais, dans cette étude, on a dénoncé l’absence de dimensions historique, culturelle, et sociale. La HQE c’est une procédure pour la construction, c’est tout. C’est aux architectes, après de faire de l’architecture, de répondre aux ambitions sociales, culturelles, historiques, psychosociales…. Il n’y a pas d’esthétisme environnemental, il ne faut pas se satisfaire de la technique environnementale, il n’y aura pas quelques régles qui diront –si on les respecte- qu’on a la qualité environnementale. Il faut mettre en relation le pays, le lieu et le projet ; Et sans arrêt rappeler la culture et le social, en permanence...
La voiture consomme moins, pollue moins mais elle émet toujours des gaz à effet de serre liée à la circulation automobile qui augmente sans cesse, cela montre bien que la réponse technique ne suffit pas, c’est bien du côté d’un autre usage du monde que les choses se jouent.

Ainsi, vous faites votre travail du mieux possible et quelquefois il y a des choses qui ne marchent pas. Par exemple pour l’extension du musée de Mayenne, le premier musée tout en bois, tout en chêne, ossature, plancher, menuiserie, et bien j’ai appris que mon chêne français était débité en Russie !
Il ne faudrait pas que le végétal soit pris comme une décoration de façade, mais retrouver la dynamique propre à la nature.
Pour le concours (perdu) de Bois-le-Prêtre, on a travaillé avec l’architecte Yeange qui est certainement le plus en avance sur les tours écologiques et vertes. On a voulu fabriquer dans les tours, des effets de voisinages qui n’existent pas, installer du végétal et des activités sociales, mais pas des murs végétaux. De même dans d’autres projets, on travaille avec la couleur, parce que les gens quand ils habitent quelque part, ils ont envie aussi de dire j’habite là.
Dans nos projets, nous traitons toujours les façades différemment, car il y a quatre orientations différentes. On travaille aussi avec la ventilation naturelle, notamment à Saint Nazaire avec nos cheminées-girouettes de trois mètres de haut.
Nous avons fait aussi un exercice de style pour une fois, en quittant les équipements publics et le logement social, avec des maisons chic et chère à énergie positive. On a essayé de revenir à une typologie de R+2. Mais au lieu de dessiner une seule maison, on en a mis sur la parcelle et le commanditaire n’a pas donné suite.
Pour faire de l’énergie positive la recette est simple : on fait du passif et on ajoute de la technologie ça donne de l’énergie positive. Nous devrions tous, vous devriez tous faire du passif !
La question urbaine me passionne. J’adore l’espace public, c’est le lieu où tout se joue :
Les enjeux c’est l’usage, les piétons, moins de voiture, et la nature.
Saint Pol de Léon, c’est un projet qui me conforte dans la nécessité de la participation. On a gagné le concours en 2000 et on l’a remis en jeu avec la participation puis on a fait une présentation publique et à la suite de la remarque d’une dame qui avait soulevé un point d’usage qu’on avait complètement zappé on l’a encore totalement remanié… Notre métier c’est cela, pas beaucoup de technique mais beaucoup d’humain. Enfin, le rapport au temps est fondamental.

Pour comprendre l’approche et la démarche de Philippe Madec, nous vous invitons à lire ses nombreux ouvrages, notamment le conte « le coyote, le petit renard, le geai et le pou » qui est une réflexion sur les origines de l’architecture : les animaux se parlent, se reconnaissent et se mettent d’accord pour construire une cabane, car l’architecture est toujours l’expression d’un accord avec le lieu, avec les gens et avec la nature...

Compte-rendu établi par Elisabeth Pélegrin-Genel
Présidente d’ARCHINOV