Patrick Bouchain, « vers une architecture démontable et mobile? »


Cycle « Vers une architecture de bio-logiques… »

19 juin 2007

Ce que je fais est toujours qualifié d'atypique, c'est vrai, j'ai fait plus de lieux de Cculture que d'habitation, mais j'ai réalisé aussi des lieux de travail dans la suite de cette réflexion sur les lieux culturels.
J'ai souvent été l'assistant, c'est quelque chose de pas naturel pour un architecte qui est habituellement en haut de la pyramide mais moi j'avais décidé dès le début que je ne construirai pas, je transformerai ce qu'il y a.
Si on demande aux gens de citer cinq bâtiments qui reflètent le savoir faire et la culture d'un homme, à 80 % ils vont citer des bâtiments religieux ou aristocratiques, mais jamais de bâtiments démocratiques. Dans une société démocratique, il y a beaucoup de bureaucratie, de règlements, tout le problème c'est l'interprétation des lois. La loi peut donner l'impression que personne n'est responsable, alors que tous le sont, c'est une exigence citoyenne, de vie sociale ou de vie culturelle.
L'élu, nourri de cette demande, fait la synthèse et la transmet à quelqu'un pour qu'il la traduise. Il y a toujours une perte quand on traduit une demande, un projet, ce n'est que pertes successives… Le programme abîme, le concours abîme, car il faut bien se faire remarquer pour gagner.
Lorsque le projet est retenu, il y a sa représentation construite et son usage. Il y a le dessin, il y a les textes qui sont du registre du précontentieux. Et très vite, pour répondre à la demande, on n'est plus dans le désir de construire mais sur un champ de bataille.
L'entreprise a évolué. Elle n'est plus un ensemble de savoirs, de corps mais se crée de façon artificielle pour répondre à une commande précise. Autre changement : L'utilisateur n'est pas le demandeur…
En 35 ans de vie professionnelle, j'ai essayé de mettre le règlement à l'épreuve comme il faut mettre la démocratie à l'épreuve. Les lois qui concernent la construction sont des lois immuables, un député ne va pas s'en emparer et parler d'harmonie du logement social, mais il ne faut pas s'aigrir, il faut continuer de faire.
Le chantier est un moment important : j'ai développé très tôt des chantiers ouverts au public (c'est interdit, et pourtant des écoles d'architecture viennent visiter en respectant quelques règles de sécurité). Sur chacun de mes chantiers, il y une pièce polyvalente, avec des fauteuils, des tables. A midi on arrête la réunion et on dresse la table pour pique niquer.
L'autre exigence est que toute personne active sur le chantier doit donner une conférence sur son savoir spécifique pour le public, les riverains. Sur le chantier, tout le monde porte un badge avec son nom, on fait des photos de chacun au travail et dans son logement.

Des histoires d'eau

Quand j'ai commencé la piscine de Bègles, je me suis demandé qu'est-ce qu'il y a d'anti HQE dans une piscine?
La réglementation impose qu'on jette 50 litres d'eau par baigneur, de l'eau désinfectée, pourquoi ? Parce que lors des pics de fréquentation, on charge en désinfectant, et l'eau chauffée désinfectée se dégrade, il faut alors faire rentrer 50 litres d'eau nouvelle. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Je me suis dit on va faire le « 1% scientifique » intégré au coût et on va réfléchir ensemble à cet équipement qui pose des problèmes.
On a cherché à Bordeaux un spécialise de la peau : on ne parlait plus de la piscine mais de peaux, de peaux mortes car l'eau chlorée décape le nageur. On a mis autour de la table tous les acteurs possibles concernés par ces questions d'eau et aux problèmes de rejet. L'eau est perdue, elle va à l'égout en étant très polluante, la question, dès lors, c'est de la dépolluer avant de la rejeter. Et si elle est dépolluée, la question se transforme, il faut la récupérer et la recycler. Comment ? Grâce notamment à la phyto-remédiation, il faut arrêter d'avoir des plantes qui ne servent à rien et développer des plantes utiles. Je voulais faire un sixième couloir avec des plantes qui dépolluent mon eau, mais finalement on a mis le sixième couloir dehors, avec des plantes qui travaillent pendant que les nageurs nagent.
Mais la DASS a dit : je ne peux pas changer le règlement, et il interdit de récupérer les eaux, même pour les toilettes. Imaginez qu'un enfant boive l'eau des toilettes ? Pourtant on ne se pose pas cette question après le ménage, quand des détergents corrosifs flottent dans la cuvette. Après de longues discussions on a pu néanmoins récupérer cette eau pour les toilettes et pour alimenter les auto-nettoyeuses municipales.
A côté il y avait une vieille piscine de 1936 qu'on ne pouvait pas restaurer. J'ai voulu faire une piscine pour vieillards, mais on m'a dit de ne jamais employer ce mot, vieillard. Je me suis demandé qui va à la piscine ? Pourquoi ? Et j'ai travaillé sur une piscine familiale et non sportive. Quand on est vieux, on n'aime pas trop la piscine mais on aime être à côté des enfants qui nagent. J'ai fait un café dans la piscine et dans l'ancien bassin une aire de jeux pour les personnes âgées et handicapés (il parait que c'est mieux de dire handicapés), j'ai fait des aires de jeux pour tous les âges dans le bassin en bois mais sans eau avec le « 1% solidaire ».
On a travaillé avec des kinés, -c'est quoi avoir de l'arthrite, c'est quoi avoir Alzheimer- et on a fait une aire de jeux avec des sols variés, souples, durs, en mouvement : un enfant qui apprend à marcher ou une vieille personne qui a du mal à marcher ce n'est pas tellement différent. Pour moi, la démarche HQE c'est aussi la démarche HQH, haute qualité humaine.

Des histoires de course à pied

Il y a des gens qui courent partout, tout le temps. A Marseille, un équipement sportif était prévu, j'ai dit au maire donnez moi la moitié de la somme et je fais un équipement pour tous.
Il a dit oui, alors on a fait un inventaire des activités sportives en ville, taichi, jogging, rollers etc, et du sport pratiqué dans les autres villes du monde, on a composé un livre d'images avec tout cela et on a créé un parcours urbain, avec une succession de gestes qui mettraient en harmonie. Le résultat, c'est une succession d'équipements pour des gens qui ne seraient jamais venus dans un équipement sportif traditionnel.

Des histoires de logement A partir de maintenant j'ai décidé de ne faire que du logement. En effet, face à l'appauvrissement de la réflexion sur le logement social, je veux m'attaquer à ce sujet. J'ai fait beaucoup d'expérimentations dans d'autres champs, et on peut peut-être transférer des choses, des expériences…
Quand on veut faire on s'aperçoit qu'on ne peut pas faire, alors on déroge à la règle. On a ainsi défini des zones franches, là où rien ne va. Je veux faire une zone franche urbaine pour m'attaquer au logement social en reprenant le problème de l'âge et du handicap. Quand on produit des normes handicapées sans augmenter les surfaces, ça veut dire qu'on ne sait plus comment les gens vivent.
Je voudrais faire un caravansérail, avec un hôtel, un restaurant, un lieu laboratoire, une école d'architecture, et peut être sciences po et un séminaire de l'ENA, au milieu des logements sociaux. C'est un projet expérimental, avec un bail emphytéotique, une opération inédite dont je serais le maître d'ouvrage.

''Patrick Bouchain a illustré sa carte blanche de quelques photos de ses projets (démontables) les plus significatifs, en racontant à chaque fois les difficultés et la manière de les contourner.''

Compte rendu établi par Elisabeth Pélegrin-Genel, à télécharger ici